J'ai connu Bernard Pivot bien avant qu'il dirige l'émission Apostrophes et on éprouve toujours de la tendresse pour ceux qui ont participé à vos débuts dans la vie. D'ailleurs, au moment de notre première rencontre, lui aussi faisait ses débuts dans la vie car il n'avait que quelques années de plus que moi. Au téléphone, il m'avait donné rendez-vous au rond-point des Champs-Élysées devant l'immeuble du journal où il travaillait en qualité de « courriériste », m'avait-il dit avec un grand éclat de rire. Et j'avais été frappé par la légèreté et l'élégance de ce mot, « courriériste », un mot qui lui ressemblait.
Aujourd'hui, 6 mai 2024, je pense à cet autre printemps à Paris, le printemps de nos premières rencontres qui n'a vraiment rien à voir avec le printemps et le Paris d'aujourd'hui. Bernard, dans mon souvenir, sera toujours lié à ce printemps-là où il flottait dans l'air une certaine fraîcheur et une certaine innocence : le printemps de 1968. Je venais de publier un premier livre et il m'avait envoyé un petit mot que j'ai gardé comme un talisman car il a été mon premier lecteur. Le « courriériste » que j'ai retrouvé ce jour-là au rond-point des Champs-Élysées m'a tout de suite séduit par sa gentillesse et sa vivacité.
Avons-nous parlé de littérature ? Je ne crois pas. En remontant tous les deux l'avenue, il me posait des questions sur ce qu'était ma vie, comme s'il dessinait un croquis rapide de son interlocuteur pour mieux le connaître. Il a peut-être été surpris que je lui pose à mon tour des questions sur lui, sur son travail, sur son journal, car j'ai toujours senti chez Bernard une certaine pudeur et une certaine réserve, pour tout dire une certaine délicatesse qui allait de pair avec son côté « bon enfant » et qui m'évoquait ces paroles si émouvantes d'une chanson de Charles Trenet :