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L’extrême droite, premier courant politique français ?

Olivier Guyottot

Publié le 28 mai 2022 à 07:09

Le pen et zemmour ont assez de parrainages pour etre candidats a la presidentielle

Photo d'illustration

GONZALO FUENTES

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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OPINION. Depuis trente ans, les élus et gouvernants promettent de faire reculer l’extrême droite. Pourtant, l’influence de la droite nationale et identitaire ne cesse de croitre. Par Olivier Guyottot, INSEEC Grande École.

Avec 32,28 % des suffrages exprimés lors du 1er tour de l'élection présidentielle de 2022 (en additionnant les votes qui se sont portés sur Marine Le Pen, sur Eric Zemmour et sur Nicolas Dupont-Aignan), l'extrême droite française est mathématiquement apparue comme le courant politique dominant en France.

Ce résultat et cette forte progression électorale de la droite nationale identitaire peuvent étonner quand on se souvient qu'il y a seulement 20 ans, en 2002, l'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle avait donné lieu à une mobilisation et à des manifestations d'opposition contre l'extrême droite sans précédent.

Certaines questions viennent donc logiquement à l'esprit : la détestation et le rejet de l'extrême droite de l'après-guerre ont-ils laissé place à une communauté nationale en phase avec ses idées et ses convictions ? Y a-t-il véritablement plus de 30 % des électeurs en France qui adhèrent aux idées de la droite nationale et identitaire ? Quels sont les profils et les motivations des électeurs qui soutiennent leurs représentants ?

Le poids de l'histoire

L'histoire de l'extrême droite en France dans la seconde partie du XXe siècle est fortement marquée par le rejet qu'a connu cette mouvance politique suite à la Seconde Guerre mondiale. Symbole des périodes de collaboration du régime de Vichy et de l'occupation du régime nazi allemand, la droite nationale identitaire va se retrouver associée aux atrocités perpétrées pendant cette période, en particulier le génocide juif.

Par la suite, la défense de l'Algérie française et les exactions de l'Organisation armée secrète (OAS) lors du conflit qui aboutit à l'indépendance de l'Algérie en 1962 ne font que renforcer cette mise à l'écart de toute représentation politique visible.

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Jusqu'aux premiers succès du Front national dans les années 80, les idées d'extrême droite vont donc rester très largement minoritaires dans l'opinion publique et seuls des personnages comme Pierre Poujade, petit commerçant devenu fer de lance d'un discours populiste anti-système et anti-parlementaire dans les années 50, ou Jean-Louis Tixier-Vignancour, candidat de l'extrême droite, défenseur de l'Algérie française, arrivé 4e à l'élection présidentielle de 1965 avec 5,20 % des suffrages, donneront de la visibilité et de l'écho à certains éléments du discours d'extrême droite.

Le récit national élaboré au sortir de la Seconde Guerre mondiale et inspiré par le général De Gaulle et la Résistance véhicule l'idée que la France a été la victime collatérale de la montée du fascisme italien et du national-socialisme allemand. De ce fait, il passe en grande partie sous silence la réalité des racines de l'extrême droite en France et la diversité de ses courants et des familles qui constituent, encore aujourd'hui, la base électorale du Rassemblement national et de Reconquête !

Pour faire simple et schématiser, on peut distinguer deux grands courants avant que la guerre n'éclate. Celui inspiré par les idées de Charles Maurras et de l'Action française et qui regroupe notamment catholiques et royalistes. Ce courant va soutenir l'accession au pouvoir du Maréchal Pétain que Maurras qualifie de « divine surprise ». Et un courant fasciste proprement français, qui se développe parallèlement à ce qui se passe en Italie et en Allemagne, et qui est à l'origine des ligues d'extrême droite les plus violentes de l'entre-deux-guerres. Lors de la période d'Occupation, ce courant va activement soutenir l'Allemagne nazie en prenant part aux formes les plus poussées de collaboration et de répression.

Élargissement au-delà des courants historiques

Ces deux courants ne sont pas des blocs monolithiques et l'extrême droite française est aujourd'hui encore constituée de courants et de famille hétérogènes (catholiques, royalistes, néofascistes, nationalistes, poujadistes, lepénistes...) qui s'entrecroisent et s'unissent parfois en fonction des circonstances... mais qui sont aussi souvent en opposition.

Aujourd'hui, on retrouve logiquement parmi les électeurs de Marine Le Pen, d'Eric Zemmour ou de Nicolas Dupont-Aignan, des personnes en lien avec ces mouvements et se revendiquant de ces différentes familles idéologiques. Mais au-delà de cette base électorale historique, de nouveaux profils d'électeurs, originellement éloignés des thèses nationalistes et des cercles d'extrême droite, sont apparus.

D'abord parce que le souvenir de la guerre s'éloigne et que des générations qui ne l'ont pas connue et qui n'ont pas de réticence particulière à l'égard des idées d'extrême droite sont aujourd'hui en âge de voter. Ensuite parce qu'en dehors de la gestion de quelques entités locales, l'extrême droite n'a jusqu'à présent jamais accédé à des responsabilités nationales et peut donc jouer sur la critique des partis de gouvernement. Enfin parce que le monde a évolué et fait aujourd'hui face à des problématiques démographiques, énergétiques ou de mobilité (pour n'en citer que quelques-unes) qui dépassent le clivage droite/gauche classique qui a servi de grille de lecture depuis l'après-guerre.

Nouveau clivage pour le RN : patriotes vs mondialistes

La campagne présidentielle de Marine Le Pen fait écho à ce dernier point. Dans la droite ligne de sa stratégie de normalisation (ou de dédiabolisation comme l'ont eux-mêmes qualifiée les stratèges du parti frontiste) menée depuis son accession à la présidence du parti créé par son père, Marine Le Pen n'a pas revendiqué un positionnement de droite et a joué la carte d'une opposition entre les mondialistes, symbolisés par Emmanuel Macron, et les patriotes et souverainistes, dont elle défendrait les intérêts. Elle a également mis l'accent sur les questions de pouvoir d'achat.

Avec cette stratégie et ce discours, elle est parvenue à attirer les personnes qui se sentent aujourd'hui oubliées et menacées par une société cosmopolite et mondialisée. Beaucoup de ces personnes ne font pas partie du noyau idéologique de l'extrême droite française et vivent souvent hors des grandes villes comme le montre bien la carte électorale du 1ᵉʳ tour de l'élection. Ils estiment être les perdants et les victimes des mesures mises en place pour lutter contre le réchauffement climatique, pour contrer les variations des prix provoquées par la mondialisation des échanges ou pour venir en aide aux migrants.

L'Union des Droites d'Eric Zemmour et de Reconquête !

La stratégie d'Eric Zemmour a été très différente. Son discours s'est construit autour de deux grands axes.

D'abord autour de la théorie du grand remplacement aboutissant à la dénonciation des problèmes liés aux politiques migratoires. Ce discours, qui fait écho au positionnement historique du Rassemblement national, lui a permis de séduire les déçus de l'approche plus policée mise en place par Marine Le Pen.

Ensuite, autour d'une Union des Droites renvoyant à un clivage droite/gauche assumé et revendiqué. Grâce à cette approche, Reconquête ! est parvenu à toucher une audience plus large que l'électorat historique de la droite nationale identitaire issu du parti lepéniste.

La dénonciation des supposés excès liés aux nouveaux phénomènes migratoires actuels a attiré des personnes qui n'étaient originellement pas particulièrement hostiles à l'immigration quand elle concernait des populations de pays proches ou ayant une histoire ou une religion communes à la France. Ces nouveaux électeurs s'inquiètent de l'arrivée massive de personnes plus éloignées de la culture hexagonale. Ils pensent souvent que cette forme d'immigration est désormais largement subie et incontrôlée et que le système de l'État Providence français n'est pas en capacité d'absorber ces nouveaux flux.

La volonté d'Eric Zemmour d'unir l'ensemble des droites françaises a aussi séduit une frange d'électeurs qui, à l'image par exemple de Guillaume Peltier qui a quitté Les Républicains pour rejoindre Reconquête ! revendique le retour d'une droite assumée et décomplexée. Un positionnement qui fait écho au célèbre discours de Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007, qui dénonçait une société française culturellement prisonnière de l'esprit de mai 68 et dominée par les idéologies de gauche.

Il semble donc exagéré d'affirmer que tous les électeurs qui ont voté pour des candidats d'extrême droite lors du premier tour de l'élection présidentielle adhèrent sans retenue aux idées et aux principes fondamentaux sur lesquels s'est développée la droite nationale identitaire. En réalité, le noyau dur des vrais fidèles n'a sans doute pas beaucoup grossi. Mais le monde a changé et les problématiques actuelles, en lien notamment avec la mondialisation, donnent très certainement un plus large écho à certaines solutions proposées par ses représentants.

Le succès du « mouvement présidentiel » et de la Nouvelle Union Populaire écologique et sociale (NUPES), les deux autres blocs politiques actuels de la scène politique française, semble fortement lié à la personnalité et au charisme de leurs leaders respectifs. Le phénomène de vases communicants entre les électorats de Marine Le Pen et d'Eric Zemmour, dont le résultat final additionné dépasse les 30 %, comme tous les sondages l'avaient systématiquement anticipé, a semblé au contraire témoigner d'une réserve de voix fidélisée et peu volatile.

Force est pourtant de constater que la discrétion de Marine Le Pen suite au second tour de l'élection présidentielle et l'incapacité de Reconquête ! et du Rassemblement national à s'unir, ont laissé un espace dont s'est emparé la Nupes pour se positionner comme le principal courant d'opposition au président réélu. Dans ces conditions, et si on ajoute une abstention vraisemblablement élevée, il est peu probable que l'audience de ces deux partis acquise au premier tour de l'élection présidentielle se retrouve dans les résultats des élections législatives de juin.

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Alors que, depuis plus de trente ans, les différents élus et gouvernants français promettent de faire reculer l'extrême droite sans jamais y parvenir, on ne peut pourtant que constater l'influence grandissante de la droite nationale et identitaire sur un modèle républicain français, souvent critiqué... mais sur lequel s'est pourtant construite et développée la France depuis l'après-guerre jusqu'à nos jours.

Par Olivier Guyottot, Enseignant-chercheur en stratégie et en sciences politiques, INSEEC Grande École.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Olivier Guyottot

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