OPINION. « Bioéconomie : un pari stratégique pour l’Europe industrielle », par Virginie Lutrot, présidente de Caux Seine agglo, et Frédéric Van Gansberghe, directeur général de Futerro
Par Virginie Lutrot, présidente de Caux Seine agglo, et Frédéric Van Gansberghe, directeur général de Futerro
Virginie Lutrot, présidente de Caux Seine agglo, et Frédéric Van Gansberghe, directeur général de Futerro.
Mouvement discret au sein de la transition énergétique, la bioéconomie apparaît aujourd'hui comme une alternative crédible aux énergies fossiles.
« Il est temps de faire le grand virage et d'éviter la catastrophe, en passant de l'économie de la mort à l'économie de la vie », écrivait Jacques Attali. Ce virage, pour être concret, pourrait s'appeler la bioéconomie.
Alors que l'Union européenne peine à trouver une trajectoire stable dans sa transition énergétique, un mouvement plus discret, mais porteur de ruptures profondes, est en train de s'imposer dans le débat industriel mondial : celui de la bioéconomie. Bien plus qu'une option parmi d'autres, elle constitue une nécessité urgente, doublée d'une opportunité stratégique, notamment pour les territoires européens en quête de reconversion.
Depuis la révolution industrielle, notre modèle économique repose largement sur les énergies fossiles. Ce choix historique a engendré une dépendance structurelle aux importations et une augmentation continue des émissions de carbone, conduisant à un affaiblissement progressif du tissu industriel européen, face à des concurrents plus rapides, plus souples et souvent moins contraints.
Face à ce constat, une alternative crédible existe : celle d'une économie fondée sur la biomasse, les biodéchets, les cultures à vocation non alimentaire. Une « économie du vivant » qui, loin de se cantonner à une utopie écologique, s'impose désormais comme un levier de souveraineté industrielle et de création d'emplois.
Théorisée dès les années 1970 par l'économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen, la bioéconomie ambitionne de substituer aux matières fossiles des ressources renouvelables : le chanvre, le blé, les résidus agricoles, les boues d'épuration ou encore le sorgho. Elle repose également sur une logique circulaire, dans laquelle les flux énergétiques et matériels sont optimisés entre acteurs d'un même territoire.
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C'est, précisément, ce que met en œuvre la communauté d'agglomération Caux Seine agglo, en Normandie. Là, un réseau de vapeur alimente à la fois un site de valorisation des déchets et l'industriel Tereos, producteur de bioéthanol. Ce dernier s'est engagé à fournir annuellement 150. 000 tonnes de dextrose, un sucre élaboré à base d'amidon de blé, à Futerro, entreprise spécialisée dans la production d'acide lactique et de PLA. Le PLA est un bioplastique, c'est-à-dire un plastique élaboré à partir de matières premières d'origine naturelle, qui est industriellement compostable, recyclable, et ne produisant pas de micro ni de nanoplastiques persistants dans l'environnement.
La chimie verte est, aujourd'hui, une filière industrielle mature, prête à changer d'échelle. Pourtant, alors même que l'Europe peut revendiquer d'être à l'origine de ce concept, et de nombreuses sociétés pionnières, elle peine à concrétiser ses ambitions.
Malgré plus de 5,7 milliards d'euros injectés dans la recherche via les programmes Horizon 2020 et Circular Bio-based Europe, aucune bioraffinerie de grande ampleur n'a vu le jour sur le Vieux continent. La Chine, de son côté, a su investir massivement et capter des parts de marché croissantes. Le risque est donc réel : celui d'une Europe qui invente, mais ne transforme pas. Une Europe qui pense, mais ne produit plus.
Pourtant, les projets ne manquent pas sur le terrain. Une bioraffinerie de nouvelle génération portée par Futerro verra le jour à l'horizon 2027-2028, toujours sur le territoire de Caux Seine agglo. Elle produira un bioplastique recyclable, biosourcé et non polluant. Une innovation industrielle pleinement ancrée dans une logique de durabilité et de souveraineté. En associant de nombreux acteurs industriels et agricoles locaux, avec l'ambition de bâtir un véritable écosystème.
La réussite de la transition industrielle se construit dans les territoires, au plus près des réalités économiques, humaines et foncières. Ce sont les territoires qui mesurent, jour après jour, les conséquences de la désindustrialisation : friches industrielles laissées vacantes, chômage, perte de compétences et de richesse. Ce sont eux, aussi, qui disposent des infrastructures nécessaires, comme les réseaux vapeur, les voies ferrées, les bords à quai, l'alimentation énergétique, indispensables pour accueillir les nouvelles filières. Ce sont eux, enfin, qui ont en charge notre bien le plus précieux : notre savoir-faire industriel.
Ces réserves foncières, souvent issues d'anciens sites industriels carbonés, ces infrastructures et ces talents constituent aujourd'hui une aubaine pour les projets de bioéconomie. Encore faut-il que l'Union européenne en fasse une priorité stratégique claire et crée des mécanismes favorisant son avènement à grande échelle.
Or, sans cadre réglementaire clair, sans incitations ciblées, sans reconnaissance effective, sans financements massifs, les projets pionniers risquent de demeurer des exceptions. Il est temps d'ouvrir un débat à l'échelle européenne, et de définir une politique industrielle cohérente pour la bioéconomie, à l'image de ce qui a été fait pour les énergies renouvelables.
Cela passe, notamment, par la création d'un marché européen des matériaux biosourcés. Par exemple, en imposant un pourcentage minimal de plastiques biosourcés dans les emballages, en exonérant ces matériaux de certaines taxes ou en fixant des quotas progressifs. Une stratégie européenne dédiée à la chimie verte et aux matériaux biosourcés permettrait d'accélérer les investissements, de stimuler l'innovation et de soutenir l'industrialisation.
La France a, dans ce domaine, un rôle central à jouer. Elle dispose d'une biomasse abondante, d'une énergie largement décarbonée grâce au nucléaire, d'un savoir-faire industriel reconnu et d'un tissu d'entreprises dynamiques. A l'image des régions Normandie, Hauts de France et Grand-Est, qui disposent d'une feuille de route bioéconomie, ses territoires sont mobilisés, prêts à accueillir cette réindustrialisation verte.
Selon un sondage IFOP commandée par l'Association Chimie du Végétale en 2022, 85 % des Français ont une image positive des produits biosourcés et 81 % jugent légitime que l'État soutienne leur développement. Le soutien citoyen est là. Les technologies sont prêtes. La main-d'œuvre est disponible.
« Réindustrialiser, c'est forcément aussi s'interroger sur notre modèle, expliquait récemment la docteure en géographie Anaïs Voy-Gillis, spécialiste de la réindustrialisation. Les entreprises industrielles peuvent être des forces du changement». Encore faut-il que les politiques publiques en prennent acte.
Le retrait des États-Unis de leur stratégie nationale de bioéconomie sous l'administration Trump ouvre une fenêtre géopolitique inédite : des entreprises nord-américaines cherchent aujourd'hui à s'implanter en Europe. Allons-nous les accueillir, ou les laisser s'installer en Asie ?
D'ici 2050, la bioéconomie pourrait permettre de remplacer une part significative du carbone fossile par du carbone issu de la biomasse, que cette dernière soit agricole, forestière ou marine. Ce chantier est à la fois écologique, industriel, économique et social. La question n'est plus de savoir si la bioéconomie est une voie d'avenir. Elle l'est. La question est désormais de savoir si l'Europe est prête à en faire une priorité stratégique.
Par Virginie Lutrot, présidente de Caux Seine agglo, et Frédéric Van Gansberghe, directeur général de Futerro