La ministre cosigne une tribune avec Véronique Béchu, directrice de l’Observatoire de lutte contre les violences numériques e-Enfance, et Gabrielle Hazan, ancienne cheffe de l’Office mineurs.
Ce n'est qu'une photo ? Une image sur deux utilisée sur les sites pédocriminels vient des photos d'enfants que nous publions nous-mêmes sur les réseaux sociaux. Un enfant qui rit sur une plage, une sieste dans un hamac, un plongeon à la piscine : ces photos, nous les publions pour partager un moment de tendresse ou de fierté.
Parents, grands-parents, postons ces instants de vacances pour nos proches, avec amour. Ces échanges sont devenus si banals, dans le prolongement du partage de nos propres vies, que nous avons cessé de les interroger. Ce réflexe porte désormais un nom : le « sharenting », contraction de sharing et de parenting. Mais ces publications peuvent ouvrir la porte à une exploitation dont on ignore souvent l'ampleur. Ces images voyagent souvent bien au-delà de nos cercles de confiance, jusqu'aux zones les plus sombres du Web.
Selon le National Center for Missing and Exploited Children, près d'une image sur deux retrouvée sur les forums pédocriminels provient de photos postées librement sur les réseaux sociaux par des proches. Les réseaux de communication pédocriminels mondialisés sont nourris par notre insouciance numérique.
Le numérique a changé notre manière d'être parent... et celle d'être prédateur. Chaque image, même anodine, peut être capturée, détournée, recadrée, insérée dans des bases de données pédocriminelles. À l'ère de l'IA générative, du recroisement automatique des données et de la reconnaissance faciale, ce que vous postez aujourd'hui peut ressurgir demain dans un contexte déroutant, douloureux, voire dangereux. Nous ne disons pas cela pour faire peur ou pour donner des leçons, mais pour alerter : la protection commence avec nous. Protéger nos enfants, ce n'est pas seulement veiller sur eux dans le monde réel, c'est aussi refuser que leur image circule sans consentement, sans cadre, sans limite.
Une étude britannique montre qu'à 13 ans un enfant compte en moyenne 1 . 300 publications à son sujet, la plupart mises en ligne par ses parents.
Avant de publier une photo, posons-nous la question : « En a-t‑il envie ? En a-t‑il besoin ? En aura-t‑il honte dans dix ans ? Est-ce que je le protège en l'exposant ? Qu'est-ce que je révèle sur ses goûts, ses loisirs, les lieux qu'il fréquente ? Comment cette photo peut-elle être réutilisée ? » C'est aussi une question de droit : l'enfant a droit à sa vie privée et à ne pas hériter d'une image qu'il n'a pas choisie. Une étude britannique montre qu'à 13 ans un enfant compte en moyenne 1 . 300 publications à son sujet, la plupart mises en ligne par ses parents.
Newsletter
La Tribune Dimanche
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.
C'est dès aujourd'hui, par nos gestes d'adultes, que nous transmettons les bons réflexes. En les respectant, même lorsqu'ils ne parlent pas encore, nous leur montrons qu'ils ont droit à une intimité et à la sécurité. À l'heure où l'âge moyen de création d'un compte sur un réseau social est de 8 ans et demi et où 67 % des enfants de 6 à 10 ans ont au moins un compte actif, cette alerte vaut aussi pour nos enfants.
Nous avons une responsabilité collective et éducative : leur apprendre ce que sont le consentement et le droit à l'image, et les protéger d'un accès trop précoce aux réseaux sociaux, dont ce phénomène est l'un des maux. C'est pourquoi nous portons avec détermination l'interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans.
Cela ne veut pas dire ne plus partager de souvenirs, mais réapprendre à le faire autrement : une photo envoyée par message privé n'a pas le même impact qu'une mise en ligne publique ; une image floutée, cadrée à distance protège davantage qu'un portrait. Cet été, profitons des moments de joie, créons des souvenirs à partager avec nos proches et protégeons nos enfants.
Par Clara Chappaz, ministre déléguée chargée de l’IA et du Numérique