Ted Sarandos, co-PDG de Netflix : « Nous investissons 250 millions d’euros par an en France »
L’ancien responsable des contenus de Netflix réaffirme l’ancrage français du géant du streaming, et revient sur l’impact économique mais aussi culturel de ses investissements.
Propos recueillis par Marie-Pierre Gröndahl
Ted Sarandos, co-PDG de Netflix, explique le lien qui unit la plateforme de streaming et l'Hexagone, à quelques jours du sommet Choose France.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Vous serez demain à Paris pour Choose France. Pourquoi ?
TED SARANDOS — Je vais y participer pour la deuxième fois. Avec autant d'enthousiasme que la première ! Je suis toujours heureux de venir en France, surtout pour une occasion majeure à mes yeux, puisqu'elle me permet d'en apprendre davantage sur les opportunités offertes. Mais aussi de renforcer notre engagement envers le pays. Netflix a produit plus de 160 séries et films français en France au cours des dix dernières années. Nous investissons énormément dans la production et la création de contenus localement.
À quelle hauteur ?
Environ 250 millions d'euros par an. La France est très importante pour nous. C'est un pays dont l'héritage en matière de narration, de cinéma et de télévision est d'une richesse extrême. Nous sommes donc ravis d'être présents à ce sommet. De faire partie de la communauté créative et du moteur économique français.
Les Français sont volontiers pessimistes. On les entend souvent dire que le pays décline. Qu'en pensez-vous ?
Je pense tout le contraire. Ne serait-ce qu'à l'aune de nos investissements, qui ont produit à eux seuls, entre 2021 et 2024, un impact économique de 2 milliards d'euros dans le pays. Notre impact culturel est également très marquant. Et très présent dans l'esprit des Français. Quand je vois les films et séries que nous avons produits - comme Lupin, Sous la Seine, un énorme succès pour nous l'année dernière, Tapie, également très populaire, Ad Vitam, et des œuvres emblématiques comme Astérix-, ces projets ne sont pas associés a priori à une entreprise américaine. Mais je suis très fier que nous ayons investi dans des séries et des films qui comptent autant culturellement qu'économiquement : ces productions ont employé 25 000 acteurs et techniciens français entre 2021 et 2024.
Selon une enquête auprès de touristes venus en France, 39 % d'entre eux ont cité [Emily in Paris] comme l'une des raisons de leur visite.
Les productions françaises de Netflix remportent-elles également un succès à l'international ?
Oui. Mais pour qu'une production française ait du succès à l'international, elle doit d'abord être appréciée localement. C'est qui est le cas d'Emily in Paris, très populaire dans le monde entier. Selon une enquête auprès de touristes venus en France, 39 % d'entre eux ont cité cette série comme l'une des raisons de leur visite. 39 % ! Elle pourrait presque rivaliser avec la tour Eiffel !
Netflix est présent depuis plus de dix ans en France. Comment êtes-vous devenu une partie intégrante du paysage audiovisuel, alors qu'on vous prédisait une implantation difficile ?
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Je savais parfaitement que la tâche serait ardue et qu'il serait impossible de la mener à bien à distance, c'est-à-dire depuis la Californie. Il nous fallait un bureau sur place. Les équipes qui créent et programment Netflix en France sont françaises. Elles appartiennent à la communauté créative et à l'univers culturel français. Nous avons toujours privilégié une logique « de la France vers le monde » et non « du monde vers la France ». Pour revenir à l'effet positif d'Emily in Paris, une autre étude récente indique que 73 % des Américains ont aujourd'hui une vision beaucoup plus positive de la France. C'est la preuve que des récits bien racontés créent un véritable impact culturel. Il y a peu de pays au monde qui possèdent un tel patrimoine en matière de narration et de cinéma : si vous réussissez à faire fonctionner quelque chose en France, vous pouvez y parvenir partout.
Vous avez saisi le Conseil d'État au sujet de la chronologie des médias et des règles de diffusion. Pourquoi cette démarche ?
Je pense qu'il est essentiel de rappeler que nous investissons massivement dans le cinéma français, même si l'exploitation dans les salles de cinéma n'est pas notre cœur de métier. Depuis 2022, nous dépensons chaque année 50 millions d'euros dans des films s'inscrivant dans le cinéma français. Nous finançons et produisons ces films pour qu'ils soient vus par nos abonnés sur Netflix. Nous avons en outre été le premier service de streaming à conclure un accord avec les organisations représentatives du cinéma français. Je suis heureux que notre modèle économique permette à la production de films de perdurer et d'aller à la rencontre du public, quel qu'il soit. Plus le choix de films est vaste, plus les spectateurs sont susceptibles de trouver ce qui leur convient. Ce que je trouve formidable, c'est que les gens aiment toujours autant le cinéma. Le problème que nous soulevons aujourd'hui, c'est que nous ne voulons pas être désavantagés dans la chronologie des médias, par rapport à d'autres acteurs qui investissent moins que nous dans le cinéma en France.
Est-ce une forme d'injustice ? La contestez-vous pour cette raison ?
Encore une fois, nous investissons davantage que d'autres en France dans la production de cinéma. Et nous pensons que nous ne devrions pas avoir une fenêtre d'exploitation différenciée.
Quand Cannes a modifié son règlement en déclarant que les films que nous sortions n'étaient pas éligibles à la compétition, j'ai eu le sentiment qu'on reléguait nos réalisateurs au second plan - et nous n'avons pas voulu le cautionner.
Quelle serait la solution idéale, selon vous ?
Si vous posiez la question aux spectateurs, je pense qu'ils souhaiteraient tout simplement que cette fenêtre n'existe pas. L'objectif consiste à se rapprocher de plus en plus des attentes du public. Selon moi, cela signifie une réduction continue de cette fenêtre.
Le Festival de Cannes vient de s'ouvrir. Il y a quelques années, Netflix n'était pas le bienvenu dans ces grands événements du cinéma mondial. Comment avez-vous inversé cette tendance ?
Grâce à de grands films. On ne peut pas tricher avec les festivals. Il faut être capable de proposer des œuvres fortes. Les festivals comptent énormément pour les cinéastes, qui apprécient la reconnaissance de leurs pairs. Être sélectionné ou récompensé par un festival, c'est une forme de label. Une validation. D'un point de vue créatif, c'est une dimension très importante de notre activité. Quand Cannes a modifié son règlement en déclarant que les films que nous sortions n'étaient pas éligibles à la compétition, j'ai eu le sentiment qu'on reléguait nos réalisateurs au second plan - et nous n'avons pas voulu le cautionner.
Nous avons établi une forte présence à la Mostra de Venise, avec plusieurs films en avant-première et de nombreux talents sur le tapis rouge. Néanmoins, à Cannes, on célèbre l'esprit même des festivals de cinéma. Il reste l'un des plus prestigieux au monde. Une autre raison de raccourcir la fenêtre d'exploitation est de réduire le décalage entre la production d'un film et sa diffusion en salles, pour se focaliser sur ce qui compte vraiment. Le public aime-t-il le film ? Est-ce un grand film de cinéma ? Plutôt que de se concentrer sur des questions de calendrier ou de mode de diffusion.
Êtes-vous présent à Cannes ?
Nous le sommes en tant qu'acheteur, même si nous ne présentons pas nos productions en compétition. Nous sommes par exemple très fiers d'Emilia Pérez et du succès que nous avons pu lui offrir à travers le monde, avec entre autres un nombre record de nominations aux Oscars l'année dernière. Cannes joue un rôle déterminant dans l'émergence de ces films.
En période de récession, la valeur du divertissement devient cruciale, puisque c'est un remarquable moyen d'évasion.
Les turbulences économiques se multiplient. Mais le cours de Bourse de Netflix continue de grimper. Comment expliquez-vous la résilience du groupe ?
Je suis chez Netflix depuis vingt-cinq ans et je peux vous dire que l'essentiel de notre activité s'articule autour de la priorité donnée aux abonnés. Ils sont au cœur de tout. Nous nous concentrons sur eux et sur la valeur ajoutée d'un abonnement Netflix. Combien de temps passent-ils sur Netflix ? Que voient-ils ? Apprécient-ils ce qu'ils regardent ? Ce que nous constatons, c'est que nous avons su rester résilients au niveau du prix. En France, pour 7,99 euros, vous avez accès à un incroyable assortiment de divertissements.
Ce retournement de conjoncture pèse-t-il sur les abonnements ?
En période de récession, la valeur du divertissement devient cruciale, puisque c'est un remarquable moyen d'évasion. Nous avons toujours mis l'accent là-dessus. En période d'euphorie, comme dans des temps plus difficiles. Cette approche nous a permis de rester résilients. Contrairement à beaucoup d'autres, qui ont réduit leurs investissements dans la création pour augmenter leur rentabilité, nous avons constaté qu'il est bien plus judicieux d'investir encore davantage. L'appétence des spectateurs pour les bons films et les bonnes séries reste intacte. Nous essayons de satisfaire cette demande.
Vous avez mis en place des abonnements avec de la publicité. Êtes-vous satisfait du résultat ?
L'essentiel est de répondre aux besoins et à la demande des consommateurs. Un segment de la population préfère un prix plus bas et n'est pas gêné par les publicités. Nous faisons de notre mieux pour leur offrir le meilleur contenu possible. Tout ce qui est disponible sur Netflix avec publicité l'est également sans. L'enjeu, c'est de présenter les publicités d'une façon qui préserve l'expérience pour les abonnés, tout en étant un bel écrin pour les annonceurs.
Une récente série Netflix, Adolescence, a eu un grand retentissement sociétal. En êtes-vous fier ?
Mettre notre influence au service du bien commun est formidable. Le plus enthousiasmant, avec le succès d'Adolescence, c'est qu'un large public a vu et adoré cette série. Ce n'est pas toujours le cas : les histoires inspirées de thèmes sociétaux suscitent souvent de multiples débats, mais sans être nécessairement très regardées. Le Jeu de la dame a, en son temps, redynamisé le jeu d'échecs. En Espagne, une entreprise fabriquant des échiquiers depuis un siècle, au bord de la faillite, a été relancée grâce à la diffusion de cette série. Selon une opinion répandue, des histoires culturellement pertinentes, ou des films et séries primés seraient exclusivement réservés à un petit cercle. Je pense le contraire. Si vous vous associez avec de très bons scénaristes, de grands réalisateurs, des acteurs incroyables et d'excellents producteurs, le succès peut être global.
Notre philosophie est simple : offrir aux spectateurs ce qu'ils désirent, au moment où ils le désirent.
Netflix a inventé la mise en ligne de tous les épisodes d'une série en même temps. Vos concurrents préfèrent les diffuser au fur et à mesure. Votre formule est-elle la bonne ?
Oui ! Adolescence en est un parfait exemple : cette série de quatre épisodes était à peine plus longue que le film The Brutalist, mais les spectateurs l'ont regardée d'une traite. Notre philosophie est simple : offrir aux spectateurs ce qu'ils désirent, au moment où ils le désirent. Les faire patienter une semaine pour seulement une heure de contenu supplémentaire me semble déséquilibré. Lorsqu'un spectateur est véritablement captivé par une série - un critère de grande valeur pour nous -, nous souhaitons la lui rendre disponible en fonction de ses envies.
Étaler la diffusion permet-il d'augmenter l'audience ?
Au contraire. Nous avons observé que la diffusion hebdomadaire - parfois imposée par différentes licences, selon les pays - entraîne systématiquement une baisse d'audience. Car les spectateurs, même enthousiastes, oublient de revenir. Entre deux épisodes, des dizaines, voire une centaine de nouvelles séries font leur apparition, détournant potentiellement l'attention. Notre approche fonctionne pour Netflix. Si d'autres ne l'adoptent pas, c'est principalement par manque de contenus suffisants à proposer.