« Plus noir que noir », de Stephen King, « Voyages dans l’histoire de France », de Guillaume Perrault, « Carnes », de Esther Teillard, « Judéobsessions » de Guillaume Erner, « Le Cercle des obligés » de Philippe Brunel, « La vie de ceux qui reste » de Matteo B. Bianchi : découvrez notre sélection littéraire de la semaine.
Éblouissante noirceur
« Plus noir que noir », de Stephen King, traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Esch, est à retrouver aux éditions Albin Michel. 624 pages, 24,90 euros (en librairies mercredi). (Crédits : Francois Sechet / Bridgeman Images ; LTD/DR)
Imaginez. Une nuit, vous rêvez d'une station-service en ruine en haut d'une colline, nommée Hilltop Texaco, qui ne se relie à aucun de vos souvenirs. Dans le rêve, la station abrite un cadavre que tente de déterrer un chien errant. Au réveil, vous tapez « Hilltop Texaco » sur votre ordinateur et découvrez avec effroi que l'endroit existe ! Vous vous y rendez pour en avoir le cœur net.
Et tout est là station-service, chien affamé, cadavre. Vous appelez donc la police. Anonymement, car avec votre histoire de rêve prémonitoire à laquelle vous peinez à croire vous-même, vous savez que vous feriez un parfait suspect. Bien entendu, vous vous faites pincer. L'un des inspecteurs s'appelle Jalbert, version américaine du Javert de Victor Hugo.
Problème : si le Javert français était obsessionnel, le Jalbert américain est complètement cinglé, atteint d'une arithmomanie qui l'oblige à d'incessants et absurdes calculs mentaux. Bien sûr, pour lui, le fou c'est vous, qui avez assassiné la jeune fille avant d'appeler la police par désir malade de publicité tout en vous improvisant médium. Bonne chance pour vous disculper !
Cette nouvelle, Le Mauvais Rêve de Danny Coughlin, compte 200 pages. Sortirait-elle d'un cerveau français, on l'appellerait roman, et on crierait au prodige. Seulement elle provient du dernier recueil de Stephen King, Plus noir que noir, qui compte trois textes de ce niveau - au point que sur les forums américains, les lecteurs s'écharpent pour imposer leur champion.
King n'a pas besoin de forcer pour nous convaincre.
Pour notre part, nous préférons Les Rêveurs, l'histoire d'un sténographe embauché par un savant pour prendre en note les paroles de cobayes endormis et conditionnés pour passer sous la surface de nos rêves et découvrir l'épouvante qui s'y cache - oui, King renoue ici avec la conception antifreudienne de son prédécesseur Lovecraft qui voyait en certains songes des aperçus d'autres plans de l'existence.
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Plus tôt, King nous aura rappelé qu'il sait encore transformer le kitsch en or, avec l'histoire d'un retraité hanté par une poussette - histoire justifiée par le destin poignant de petits jumeaux morts dans un nid de serpents et de leur mère qui continua des décennies à pousser leur landau. Même là, King n'a pas besoin de forcer pour nous convaincre. Comme il s'investit tout entier dans ses inventions, on le suit n'importe où.
Cette maîtrise trouve son illustration dans la première nouvelle, où un romancier révèle à son fils l'événement qui l'a fait passer de plumitif poussif à grand écrivain. King y montre deux versions d'un même paragraphe. Une version poussive : « Jack, sur la terrasse, regardait les nuages noirs se former à l'ouest. »
Et une inspirée : « Sur la terrasse, les mains dans les poches, Jack Elway regardait les nuages noirs s'élever à l'ouest, comme de la fumée qui masquait les étoiles naissantes. » Au fond, Stephen King nous a toujours tenus par l'écriture autant que par ses fantômes. D'ailleurs, il glisse ici deux nouvelles réalistes qui atteignent le même degré d'effroi.
Les grands écrivains le savent : la clé de l'excellence se cache dans la noirceur d'un sentiment d'insuffisance qui naît de la pratique de l'écriture même.
Pour le reste, ses recueils ont toujours ressemblé à des trésors de bande dessinée : tout y est précieux, tout n'a pas la même valeur. Si les diamants abondent dans celui-ci, c'est aussi que King, 75 ans, sent que le temps presse. De là la dernière histoire, L'Homme aux réponses, commencée il y a quarante-cinq ans et complétée d'une fin aux allures de bouleversant credo existentiel.
De là aussi la postface testamentaire : « J'ai fait ce qu'on m'a donné à faire, et la plupart du temps, c'était un plaisir. Seul bémol[,] la réalisation n'a jamais été - pas une fois - aussi parfaite que l'idée originale [...]. Même dans le cas de longs romans comme Ça, Le Fléau ou Dôme, j'ai eu le sentiment, à l'arrivée, qu'un meilleur écrivain aurait fait un meilleur travail. » On songe au « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux » de Samuel Beckett. Les grands écrivains le savent : la clé de l'excellence se cache dans la noirceur d'un sentiment d'insuffisance qui naît de la pratique de l'écriture même. Et il faut bien du courage pour aller la chercher.
« Voyages dans l'histoire de France », de Guillaume Perrault, est à retrouver aux éditions Perrin. 352 pages, 10 euros. (Crédits : LTD/Jean-Luc Bertini ; DR)
Nostalgique d'Alain Decaux, des frises punaisées sur les murs des classes et du fameux « Marignan 1515 », le rédacteur en chef du Figaro Guillaume Perrault revisite notre histoire, de Louis XIV à aujourd'hui. Cela donne quinze récits très documentés et hautement politiques. Jugez plutôt : « Émeutes du 6 février 34 : pourquoi ce n'était pas une tentative de coup d'État fasciste », « Guerres de Vendée : ces vérités qui dérangent » ou « L'homme qui a fondé Science-Po après la guerre de 1870 reconnaîtrait-il son école ? »
Peu de femmes dans ces pages ni de dates symboliques pour la gauche, mais cette mélancolie ardente, résolument campée à droite, est bellement assumée ! -Guillaume Perrault promène aussi sa plume hors de la politique : on apprend que ce pauvre Louis XIV a été malade quasiment toute sa vie, et pas des petits bobos ; on se prend à se demander avec l'auteur si Axel de Fersen a bien eu une relation charnelle avec Marie-Antoinette ; on se passionne pour l'histoire de la gestion des déchets à Paris (un sujet brûlant depuis... le Moyen Âge et l'obligation de balayer devant sa porte) ou la retraite des fonctionnaires inventée par Louis XIV pour ses serviteurs.
Enfin, on ne peut être que touché, dans la période tempétueuse et polarisée que nous traversons, par les hommages rendus à Pompidou et Aron. Dans un discours en 1972, le premier mettait en garde des étudiants contre « un besoin inconscient et incontrôlé de changement propre aux Français qui engendre une alternance de frénésie et d'immobilisme plutôt qu'une persévérance raisonnable ». Toujours juste ! Quant à Raymond Aron, « professeur au Figaro et journaliste au Collège de France », comme ironisait de Gaulle, on mesure, en relisant le chapitre qui lui est consacré, combien nous manque son courage de la nuance.
Il y a des goûts et des couleurs, il y a aussi des peaux et des odeurs. Ni les uns ni les autres ne se discutent. Mais ils peuvent parfois s'écrire. Et lorsqu'ils le sont par la plume à la fois enfiévrée et envapée d'une jeune primo-romancière de 23 ans, il convient d'ouvrir grand les yeux en même temps que les portes de la perception. Avec Carnes, Esther Teillard, prétendante incontestable au titre de « petit monstre » de saison (ça lui passera, elle restera), enfonce les portes de la bienséance littéraire avec une énergie du meilleur aloi. Son talent, sa colère, son dégoût, son insolence et finalement sa précoce mélancolie n'ont pas d'âge.
Soit, mais de quoi s'agit-il ? D'une gamine donc, la narratrice. Elle était à Marseille, fille de la procureure de la ville, traînant parmi des cagoles au verbe haut comme leurs seins et des loustics qui se consument d'un désir noyé dans l'obscénité. La voici à Paris, grande putain fardée, et plus précisément à l'école d'art de Cergy. C'est une autre faune d'étudiant.e.s (puisque l'inclusivité y est un prérequis) épris de transidentité, misandrie et féminisme radical.
Beau cadavre
La jeune fille ne juge pas, elle voit. Ça suffira. Elle voit le sexe, la peau, la violence, l'absence, au fond, du désir. Même si celui-ci « humilie et traverse les âges. Il te harcelait au collège. Il attend que tu te pendes dans ta chambre pour lui échapper. Pas de mots pour les proches, juste la corde et le cou cassé ». Parfois, en littérature au moins, un beau cadavre est une belle promesse.
« Judéobsessions », de Guillaume Erner, est à retrouver aux éditions Flammarion, 304 pages, 20 euros. (Crédits : LTD/Damien Grenon ; DR)
Depuis 2015, Guillaume Erner présente la matinale de France Culture, 1 million d'auditeurs chaque jour. En septembre dernier, il a rendu à l'antenne un hommage à son oncle qui venait de mourir à 97 ans, Dov Orner, un artiste israélien, fondateur d'un kibboutz, survivant de la Shoah fasciné par la figure de Hitler. C'est ainsi que j'ai appris que Guillaume Erner était juif, question centrale de son nouveau livre. Il s'y déclare « judéobsédé », comme le monde entier, tant les Juifs sont devenus les objets d'une passion universelle.
Dans des pages touchantes, il relate l'histoire de sa famille, venue de Pologne, survivants miraculés de la Seconde Guerre mondiale car son grand-père Joseph a eu l'intelligence de ne pas recenser sa famille auprès des autorités comme le voulait la loi. Sa mère et sa tante, encore toutes petites, sont cachées dans une famille corrézienne, sauvées par un Jean Valjean bien réel. On découvre que l'auteur a travaillé dans le Sentier de la grande époque du textile français, tout en suivant ses études de sociologie, jusqu'à la thèse, travail sur l'antisémitisme dont il reprend des éléments pour expliquer la folle haine historique et actuelle des Juifs, sionistes et Israéliens.
Péril
L'ouvrage change alors de tonalité et passe à l'analyse. L'idée maîtresse : le judaïsme français s'éteint sous les coups conjugués d'un nouvel antisémitisme venu de l'islamisme et de la gauche. S'y ajoute la mutation ouverte par la Shoah et la création de l'État d'Israël. Les Juifs ne sont plus les mêmes. Et fuient l'Europe qui les rejette. Ici, un point d'explication s'impose. Guillaume Erner vient de la gauche. Ses parents étaient socialistes, athées. Ils ont abandonné l'universalisme des messies pour le Parti. Puis l'utopie communiste s'est effondrée, laissant le néant.
Depuis, leur judaïsme s'efface, divaguant sans attache avec le monde d'avant Auschwitz. Le livre suit cette logique que ne partagerait pas un Juif classique éduqué dans l'universalisme de la tradition et l'idée de sacré. Pour lui, le combat n'est pas perdu d'avance car d'autres idéologies embrassent ouvertement le monde juif, par hostilité envers l'islam.
Guillaume Erner raconte avoir entendu un matin Jordan Bardella se poser en défenseur des Juifs. Une gêne s'empare alors de lui : comment les héritiers de l'antisémite Le Pen peuvent-ils jouer les gardiens de synagogue ? Et de rejeter ce soutien comme instrumental. Pourtant, sauf en Hongrie, les populistes jouent cette carte au nom de l'Occident... Ce livre au parfum de carpe farcie et de beignets de pomme de terre vient, avec humour, nourrir le débat sur la situation périlleuse du monde juif. Il nous permet de deviner à quoi songe un grand journaliste quand il attend la fin des jingles.
« Le cercle des obligés », de Philippe Brunel, est à retrouver aux éditions Grasset. 240 pages, 20,90 euros. (Crédits : LTD/DR ; Jean-Francois PAGA / Opale)
Longtemps Philippe Brunel a consacré son talent à écrire sur le vélo dans les pages de L'Équipe. Sous le cagnard des plaines du Pô ou le froid mordant du mur de Huy, il n'avait pas son pareil pour transformer des hommes en cuissards doublés de peaux de chamois en héros mélancoliques et pour certains promis à un sort funeste.
Machine à fendre l'air, le vélo est aussi une machine à remonter le temps, un inépuisable réservoir pour la nostalgie. Celle de Brunel s'est alors décentrée, délaissant les conquérants de l'inutile pour d'autres figures tout aussi tragiques ou dérisoires. C'est ainsi qu'il a consacré un livre à la passion entre Dalida et le chanteur Luigi Tenco, un autre à Laura Antonelli... Et aujourd'hui à l'affaire Markovic, de laquelle un demi-siècle ou presque nous sépare. On se dit que cette histoire, née dans la grisaille de la fin des années 1960, était faite pour lui. Il n'avait qu'à la cueillir.
Alors remontons encore une fois le temps avec Philippe Brunel. 1967 : un jeune garçon, le narrateur, voit passer devant lui la Plymouth noire de Jean-Pierre Melville dans une rue du 13e arrondissement de Paris. Une silhouette l'accompagne : Alain Delon, le Costello du Samouraï dont le réalisateur termine le tournage. Un an plus tard l'affaire Markovic éclate : le garde du corps de la star, et amant de sa femme Nathalie, est retrouvé mort dans une décharge publique des Yvelines.
L'affaire Delon-Markovic reste une épave envasée dans les annales du fait divers, empoussiérée par le temps qui passe.
On parle de chantage, de parties fines, de caïds. Du nanan pour les journaux à scandale. 1982, l'adolescent du 13e arrondissement devenu « cet être indéfini, en instance, à portée d'illusions [...], figurant jeté sans boussole dans la société des hommes » est engagé dans un quotidien comme grouillot. Il tape dans l'œil d'un journaliste aguerri qui souhaite écrire un livre sur cette affaire qui, croit-il, n'a pas révélé tous ses secrets. Le grand reporter enrôle son cadet sur des pistes refroidies. 1993 : un caïd de la Côte d'Azur, Henri Diana, est assassiné à Hyères. 2023 : le narrateur revient sur les bords d'une Méditerranée automnale pour tenter une dernière fois de relier des fils épars.
D'une écriture souple et limpide, trop souvent qualifiée de modianesque par les paresseux, Brunel nous balade - et son héros avec nous - dans ces temporalités aux contours estompés comme les souvenirs. Antimanuel du journalisme d'investigation mais véritable roman d'apprentissage, ce livre aux teintes délavées s'intéresse moins aux faits qu'à leur résonance, plus aux personnages qu'à leurs actes. Inutile de faire durer le suspense. Rien ne sera résolu.
L'affaire Delon-Markovic reste une épave envasée dans les annales du fait divers, empoussiérée par le temps qui passe. Mais, clos sur lui-même et ses mystères, troué comme la mémoire, ce Cercle des obligés garde, comme un flacon de parfum oublié sur une étagère, la fragrance d'un précieux passé.
« La vie de ceux qui restent », de Matteo B. Bianchi, traduit de l'italien par Romane Lafore, est à retrouver aux éditions Stock. 324 pages, 22,90 euros. (Crédits : LTD/Valentina Vasi ; DR)
C'est le récit d'un « survivant », terme couramment employé par la communauté scientifique pour désigner un individu dont un proche s'est suicidé. S., l'amoureux que Bianchi avait quitté trois mois auparavant, s'est pendu dans l'appartement qu'ils avaient partagé pendant sept ans et dont il avait conservé la clé. Deux décennies plus tard, après y avoir songé jusqu'à l'obsession, Bianchi se résout à tout raconter.
L'auteur nous harponne d'emblée à travers cette première décision : « Mange un morceau. D'accord. Va te reposer. J'y vais. Déménage. Non. » Le survivant ne transige pas devant la sollicitude des uns et des autres : il sait qu'ici ou ailleurs il n'échappera pas aux ténèbres. Quelle naïveté ce serait d'imaginer pouvoir esquiver ou même tamiser l'éclat insupportable de la disparition en fuyant l'appartement conjugal...
Parallèlement, l'auteur déboulonne bien des lieux communs quant à ce tabou qu'est encore le suicide.
« Zombie fonctionnel », écrasé de culpabilité, Bianchi cerne comme personne -l'insondable clivage dans lequel il est enferré : il souffre la rage mais reste voué à vivre. Jusqu'à ça : « S. était mort et mon corps le désirait encore. » En écrivain, il sait trouver les alliages qui claquent : la mort de S. est une « explosion nucléaire au format domestique ».« Le survivant n'aspire pas à la -rémission de la douleur, il sait que c'est impossible. Ce à quoi il aspire plus que tout, c'est une trêve, il prie pour un bref armistice. »
Loin de nous rudoyer, ces fragments (qu'il nomme « tessons ») rejoignent nos propres deuils et, comme les enfants, nous savons gré à Bianchi de ne pas nous raconter d'histoires : on vous dit qu'il faut aller de l'avant mais, « en réalité, il faut aller au travers ». Parallèlement, l'auteur (épaulé par quelques spécialistes) déboulonne bien des lieux communs quant à ce tabou qu'est encore le suicide : « Plus que le désir de se rapprocher de la mort, c'est la tentative extrême de s'éloigner d'une douleur psychologique devenue insupportable. »
Le survivant a bel et bien survécu et - très troublant - raconte comment on peut « choisir » de se sauver... Il a même rencontré un nouvel amour. Une phrase résonne longtemps après avoir refermé le livre : « Vous êtes Matteo Bianchi autant que moi. » C'est vrai. Et c'est le miracle de la littérature.