« Les Frottements du cœur », « Art », « La Folle Journée »... Notre sélection théâtre de la semaine
Armelle Héliot

Notre sélection théâtre de la semaine.
LTD/Frédérique Toulet ; LOUIE SALTO ; Manuelle Toussaint
Armelle Héliot

Notre sélection théâtre de la semaine.
LTD/Frédérique Toulet ; LOUIE SALTO ; Manuelle Toussaint
Aussi célèbre que Cyrano dans le cœur des Français, porté par l'opéra de Mozart, Figaro est un personnage unique, aussi irritant qu'irrésistible. Un énergumène qui remue beaucoup d'air, que l'on retrouve, après Le Barbier de Séville, dans Le Mariage de Figaro, pièce écrite en 1778, créée par la Comédie-Française en avril 1784 après de nombreux épisodes d'interdiction, de réécriture, alors que l'œuvre avait été « reçue » par le comité du Français dès 1781.

Léna Bréban, qui en signe la mise en scène, choisit d'aller vite. Elle a allégé le texte, mais sans le dénaturer, et conserve l'alacrité de Beaumarchais. Cinq actes copieux, des rebondissements, des surprises, jusqu'au moment où « Emmanuel », prénom de baptême de Figaro, retrouvera ses parents. Léna Bréban discerne dans la comédie des personnages qui lui rappellent notre époque, mais elle va un peu trop loin lorsqu'elle glisse que le comte Almaviva a « des airs de Weinstein ». N'exagérons pas ! « J'ai été frappée par l'actualité saisissante de ce texte, souligne-t-elle. Les rapports de domination sociale. Les rapports de domination entre hommes et femmes. La question du consentement. » D'accord. Suzanne avoue à Figaro que leur patron la poursuit et rêve d'user de ce droit de cuissage qu'il a pourtant aboli. La belle comtesse est délaissée... mais saura se venger. Figaro a fait une promesse dangereuse à Marceline. Tout finira-t-il bien ? Pas sûr.
Le Mariage de Figaro est un chef-d'œuvre que l'on ne se lasse pas de revoir, pas plus qu'on ne se lasse des traits d'esprit des protagonistes. Une scénographie légère mais sans grâce, de plaisants costumes, des lumières, de la musique, du son bien dosés, tout ici est pensé comme un espace de jeu allègre. Les interprètes peuvent s'en donner à cœur joie sans peur, parfois, de surligner les répliques ou les mimiques, ainsi que la metteuse en scène le souhaite.
Léna Bréban a réuni une distribution remarquable et chacun peut mettre son personnage en valeur. À commencer par Figaro, que l'on imagine souvent très jeune. Or il n'est que d'écouter pour savoir qu'il a fait tant de choses dans sa vie que Philippe Torreton est tout à fait légitime. Il aime Figaro depuis toujours et avait appris très tôt le fameux monologue où défilent ses pensées, ses chemins, où éclate sa lucidité.
Qu'en dit-il aujourd'hui ? « J'aimerais faire entendre Emmanuel, cet homme aux mille vies, aux mille métiers, car son époque ne l'a pas autorisé à en vivre une seule pleinement », explique-t-il. Et dans le rôle, il est parfait. Face à lui, si vive et déchaînée qu'elle en devient le personnage principal, la Suzanne éblouissante de Marie Vialle nous emporte. La comtesse possède le charme tendre de Grétel Delattre, et Marceline, la force irrésistible d'Annie Mercier, épatante quand elle résiste à Bartholo (Jean-Jacques Moreau). Le cynique et coquin Almaviva doit à Grégoire Oestermann une élégance certaine et des moments furibonds qui sont un régal. Et Chérubin, le petit page de la comtesse ? Un grand échalas ! Un nom à retenir, Antoine Prud'homme de la Boussinière. Très bon jeune comédien qui a déjà travaillé avec Léna Bréban. N'oublions pas sa chère Fanchette (Salomé Dienis Meulien) ni son père Antonio (Jean-Yves Roan), pas plus qu'Éric Bougnon et Pascal Vannson qui s'amusent... Une folle journée ? Oui. Et un plaisir fou !
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La Folle Journée ou Le Mariage de Figaro. La Scala Paris, 21 heures en semaine et 17 heures le dimanche. Durée : 1 h 50 sans entracte. Tél. : 01 40 03 44 30. Jusqu'au 4 janvier.

Depuis la création d'« Art », en 1994, de nombreux comédiens, en France et dans le monde, ont endossé les rôles des trois hommes imaginés par une Yasmina Reza allègre et caustique. Marc, ingénieur dans l'aéronautique, Serge, dermatologue féru d'art contemporain, et Ivan, employé dans une papeterie s'apprêtant à épouser la fille du patron, sont amis depuis de longues années. Exactement comme les interprètes ici réunis. S'il y a une différence, elle est là. François Morel signe la mise en scène et joue Marc, celui qui ne comprend pas que Serge (Olivier Broche) ait pu débourser des dizaines de milliers d'euros pour un monochrome blanc à indiscernables lignes blanches. Yvan (Olivier Saladin) n'ose pas trop prendre parti, angoissé qu'il est par le carton d'invitation à ses noces, un grandiose monologue nous l'expose.
Serge défend fièrement son œuvre. Regards, mimiques, silences, intonations, tout ici ravit le public, souvent ami des Deschiens, le programme humoristique qui a fait émerger ces trois comédiens dans les années 1990.
« Art », de Yasmina Reza. Théâtre Montparnasse, jusqu'au 20 décembre. Du mardi
au samedi à 19 heures, samedi en matinée à 16 h 30. Relâche dimanche et lundi.
Durée : 1 h 25. Tél. : 01 43 22 77 74. Jusqu'au 20 décembre.

Trois grands voilages blancs ferment en partie l'arrière du vaste plateau. C'est le seul décor du bouleversant spectacle qu'offre Katia Ghanty, qui a écrit et joue, très intelligemment dirigée par Éric Bu, Les Frottements du cœur. Un sous-titre : Journal hospitalier. D'avril à fin juin 2016, elle a séjourné près de cinquante jours durant à l'hôpital Lariboisière. Elle avait été admise en réanimation. Une méchante grippe s'était portée sur le cœur.
Sa vie était en grand danger. Près de dix ans ont passé. Elle a retrouvé son métier de comédienne et s'adresse à nous, frêle dans une petite robe bleue qui rappelle les blouses de l'hôpital. Époustouflante d'énergie, de sincérité, de liberté. Dès qu'elle a pu écrire, elle a entrepris le récit précis de cette longue traversée. Près d'une heure trente durant, sans pause, avec lumières, sons, musiques accordées, elle nous emporte. Un hymne à la vie, bel hommage à l'hôpital, révélation d'une interprète remarquable. À fleur d'âme.
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Les Frottements du cœur, de Katia Ghanty. Théâtre des Gémeaux Parisiens, jusqu'au 14 mars. Les lundis à 19 heures et samedis à 17 h 15 (15 heures à partir de janvier). Durée : 1 h 25. Tél. : 01 87 44 61 11. Le texte est publié par Métropolis (10 euros).
Armelle Héliot