« Sirât », voyage halluciné et spirituel au cœur du Maroc

« Sirât », d'Óliver Laxe, avec Sergi López, Bruno Núñez Arjona, Stefania Gadda, Joshua Liam Henderson, Jade Oukid, Tonin Janvier, Richard Bellamy. 1 h 55. Sortie mercredi.
LTD/Pyramide films

« Sirât », d'Óliver Laxe, avec Sergi López, Bruno Núñez Arjona, Stefania Gadda, Joshua Liam Henderson, Jade Oukid, Tonin Janvier, Richard Bellamy. 1 h 55. Sortie mercredi.
LTD/Pyramide films
Prix du jury à Cannes, Sirât tricote un suspense éprouvant avec, pour artifice singulier, une bande-son électro tour à tour tribale et apaisée, pensée avec le DJ franco-berlinois Kangding Ray. Chemin faisant, c'est une fable profonde sur l'état de notre humanité que ce film hors du commun dessine. Une fable grave, dure à encaisser mais dont jaillit, en fin de course, une ode au présent tel qu'il apparaît, urgent, furieusement vivant et lumineux alors que la planète brûle.
Pour ce faire, ce film à nul autre pareil embarque le spectateur au plus près d'un homme ordinaire, un dénommé Luis (Sergi López), parti à la recherche de sa fille disparue dans une rave party au Maroc. Avec son fils, voilà qu'il suit un groupe de raveurs filant droit vers le désert à bord de camions rafistolés, sans peur et sans reproche, tels des chevaliers des temps modernes armés de leur philosophie de l'instant et de leurs grosses enceintes pour meilleur viatique !
On n'en dira pas plus, sinon que la troupe d'acteurs incarnant ces teufeurs aguerris, plus vraie que nature, réaliste à faire passer Mad Max pour du guignol en toc, est une rencontre poétique en soi.
De passage mercredi dernier à Paris, Óliver Laxe, grand gaillard de 43 ans à l'origine de ce miracle, surprend d'emblée par sa douceur et sa décontraction. D'entrée, il explique que le scénario de Sirât, écrit dès 2017 dans la foulée de Viendra le feu, son précédent long-métrage, sorti en 2019, a fini par être tourné grâce à une modeste société française (4 à 4 Productions) associée à El Deseo, la maison de production des frères Pedro et Agustín Almodóvar.
Déjà vu par 400. 000 spectateurs en Espagne, pressenti pour représenter son pays aux Oscars, Sirât propulse aujourd'hui Laxe au-devant d'une aventure face à laquelle l'intéressé oppose un détachement radieux qui, somme toute, reflète bien l'esprit et la beauté de son film à la fois radical et grand public. « La notion de service est importante, admet Laxe. Quand j'écris et réalise, je veux toujours me souvenir que c'est l'artiste qui doit descendre de son cheval pour aider le public à monter dessus. »
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Il n'empêche, la vie de cet autodidacte résumant sa filiation de cinéma à Andreï -Tarkovski, David Lynch et Abbas Kiarostami est ailleurs. Il a vécu dix années au Maroc, dont cinq à Tanger à suivre les enseignements d'un maître soufi et à apprendre l'arabe. « Ce maître m'a notamment appris que l'humain est lancé comme un train dans sa vie. Ne pouvant décider s'il va à gauche ou à droite, il peut choisir s'il prend la première ou la troisième classe, la première étant celle de la spiritualité. »
Depuis 2019, Óliver Laxe est retourné vivre à Os Ancares, le village de Galice où il a grandi et préside actuellement une coopérative formée avec ses voisins bergers, éleveurs et cultivateurs. Un endroit qui a échappé de peu aux derniers méga--incendies grâce, dit-il, « à tout un travail d'entretien de pâturages » : « J'ai passé l'été une tronçonneuse en main, dans les fumées, à nettoyer la forêt de ses bois morts afin d'éviter les nouveaux départs. »
« Je suis d'une génération qui sait que le progrès n'est pas soutenable et que tourner le dos à la nature n'est pas réaliste », souligne Laxe. Il pèse également ses mots quand il nous parle du sirât, mot arabe qui désigne le chemin et, dans le Coran, la voie reliant l'enfer au paradis : « Le film est conçu comme un cri dans notre société qui refuse de voir la mort en face. Cela étant, je vois l'avenir avec optimisme. Dans le désastre, la vie nous enjoint de nous révéler. »
À lire également
Et d'agir tant qu'il est temps, ce qu'il a fait avec maestria en réalisant son film. « Sirât est un "eastern" et non un western : il est nourri de culture orientale et il oblige le spectateur à regarder à l'intérieur de lui, ce qui n'est pas toujours cool, reprend Óliver Laxe. Même si je veille à mettre du miel dedans, mon cinéma est une médecine amère. »n